Les maisons

ou comment je suis devenue une « housewife »

Depuis maintenant un an, nous sommes en sommes réduits à nos maisons, sans possibilité « de s’évader, de nous fuir. Nous sommes confinés entre nos murs et dans notre tête. Au fil de notre vie, nous accumulons des objets, autant d’attaches à notre passé qui nous encombrent. J’ai un besoin criant d’espace, d’horizon, de fuir cet encombrement à la fois mental et physique. Il n’est pas facile de passer tout notre temps avec notre famille. Ma bulle est très grande et je fais le rêve récurant de grandes pièces vides.


Durant l’été 2020, j’ai eu la chance d’occuper l’appartement vide de ma sœur, le temps qu’elle vende son condo. Comme le marché immobilier était au ralenti à cette époque, j’ai eu ce refuge pour près de 3 mois. Je n’avais qu’une table et deux chaises et je venais quelques jours par semaine pour travailler sur un projet d’installation (« Si tu ne me vois pas, est-ce que j’existe toujours »). Cette fascination pour les espaces domestiques désertés trouve un écho chez Louise Bourgeois. « Dans les années 40, [elle] réalise ses premières Femme-Maison, des personnages féminins dont une partie du corps (la tête le plus souvent) est enfermée dans une maison. La symbolique est forte : le rôle de la femme au foyer, son identité, sa place vis-à-vis de l’homme, l’enfermement domestique, le huis clos familial, la promiscuité… J’y vois aussi le spectre du passé qui ne lui laisse aucun répit. L’impossibilité de se défaire des souvenirs. L’emblème d’une souffrance omniprésente. La maison vide deviendra d’ailleurs une obsession : “Dans les maisons vides, personne ne se dispute.” »


Mars 2020, c’est là que je suis devenue une « housewife ». Avant je ne m’étais jamais sentie « femme », je n’avais jamais ressenti la fameuse charge mentale dont on parle dans les articles des magazines. J’étais libre, j’allais où bon me semblait. Je vivais et j’existais en dehors de l’espace domestique. En fait, je passais plus de temps en dehors qu’en dedans. Et ce, même si je suis une mère depuis de nombreuses années. Pour la première fois, je me sentais envahi par les enfants et je n’étais plus prête à toujours leur laisser la meilleure part, à leur donner mon foulard quand ils avaient oublié le leur, leur laisser la dernière part du gâteau, m’effacer pour leur laisser le plancher. Je voulais être seule, je voulais du silence. Ne pas entendre ces youtubeurs hystériques qui crient en jouant à des jeux vidéo.